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[Livre de cuisine] Comment je n'ai pas mangé mon sapin de Noël

Une chronique où je teste le livre de Julia Georgallis, Comment j'ai mangé mon sapin de Noël... Et où on parle pâté de foie, épines de sapin et centre antipoison

Marjorie Nguyen
Marjorie Nguyen
11 min de lecture
Comment j'ai mangé mon sapin de Noël de Julia Georgallis

Table des matières

Comme le titre de la newsletter l'indique, je n’ai pas mangé du sapin. Mais j’en ai bu un peu, et puis… J’ai appelé le centre antipoison de Paris.

Mais ne nous emballons pas et revenons au début de l’histoire si vous le voulez bien ;-)

Mi-novembre, j’étais en train de faire du repérage pour cette newsletter de Noël. A l’origine, je penchais plutôt pour des thématiques classiques, style cuisines nordiques ou cuisine de montagne. Et puis je suis tombée sur ce livre de Julia Georgallis à Gibert. C’était une évidence, c’était LUI, mon livre de recettes pour Noël.

Pas seulement pour la thématique parfaitement en accord avec la saison, mais aussi pour toutes ces recettes un peu WTF de chou-fleur à la cendre brûlée ou de boisson fermentée bosniaque.

Comment j’ai mangé mon sapin de Noël est typiquement le genre de bouquin au titre accrocheur et à la mise en page pêchue que vous allez trouver juste avant les caisses de Nature & Découvertes - true story vérifiée pendant mon shopping de Noël dans le Marais :D C’est le parfait livre-cadeau qui va recueillir masse d’articles dans la presse pour son concept rigolo MAIS dont on se demande si ne serait-ce qu’une personne a réellement fait les recettes.

Donc le livre était parfait. Non seulement il nous mettrait en plein dans l’ambiance de Noël, mais en plus il me permettrait de faire des conneries en cuisine comme brûler des branches de sapin dans une cocotte, et cerise sur le sapin, je serai peut-être la première personne sur l’Internet mondial à partager mon expérience de ces recettes. Voilà donc ma contribution au monde en cette fin d’année 2021, me suis-je dit. Chacun ses ambitions, certains se lèvent pour sauver la vie des gens ; moi, je serais déjà contente d’endosser le titre du premier cobaye officiel d’un livre de recettes 🤷

extrait de Comment j'ai mangé mon sapin de Noël de Julia Georgallis



Sauf que.

Ayant hérité voilà de longues années du sapin artificiel de mes parents, je n’allais pas acheter un vrai sapin pour mes bêtises.

J’ai donc eu recours à la solution de facilité : appeler à la rescousse papa-maman qui habitent à la campagne. Bingo, un de leurs amis avait du sapin et de l’épicéa dans l’un de ses champs. Il a eu la gentillesse de m’en couper quelques branches que j’ai récupérées quelques jours après.

Je voulais faire deux recettes : une crème glacée au gingembre et au sapin de Noël, ainsi qu’un poisson fumé au sapin de Noël.

Mais avant ça, pour voir quel goût ça avait, j’ai voulu tester la recette d’infusion de sapin de Noël (p 117) qui était toute simple : on fait infuser des aiguilles dans de l’eau bouillante 6 minutes et on accompagne cette tisane d’un trait de citron et de miel.


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extrait de Comment j'ai mangé mon sapin de Noël de Julia Georgallis



Je suis donc la recette. Je goûte. Je trouve que ça n’a aucun goût alors je fais infuser un peu plus.

Je rebois, ça a une odeur de sapin assez forte quand on approche son nez du breuvage, mais en bouche, ça reste très léger, avec un petit goût citronné. J’avale quelques gorgées comme ça, et je me remets à enlever des aiguilles pour la recette de crème glacée.

Et quelques minutes plus tard, je commence à avoir une légère nausée et j’ai inexplicablement chaud, alors que j’ai l’habitude de boire des litres de thé brûlant chaque jour. Je me pose sur mon canapé et je remémore cet article du Parisien sur lequel j’étais tombée pendant mes recherches, à propos d’un hommes qui était décédé après avoir bouffé les racines d’une plante déterrée dans son propre jardin.

Parce que je ne vous ai pas encore dit la petite subtilité dans l’affaire : le sapin peut être confondu avec l’if qui, lui, peut être mortel à toutes petites doses. Gloups.

C’est joli, c’est mignon, mais manger une épine ou le noyau de la baie, et vous CRE-VEZ :o

Je m’étais assurée de vérifier les deux critères pour distinguer le sapin de l’if : le sapin a deux lignes blanches en-dessous de ses aiguilles, et surtout, une odeur de mandarine se dégage de ces dernières lorsqu’on les frotte entre les mains, au contraire de l’if qui est inodore. Mais même après moult vérifications et confrontations des données que j’avais récupérées sur Internet, j’avais toujours cette petite pointe de peur absurde de me tromper.

Alors que je sentais la nausée monter, l’irrationnelle machine à angoisse s’est emballée, je me suis imaginée que j’allais mourir d’une mort stupide que Le Tout va Bien des éditions Le Tripode reprendrait dans sa prochaine édition. Vous imaginez donc la suite. C’est avec ce genre de paranoïa montante que j’ai fini par appeler le centre antipoison pour honteusement avouer à la dame au téléphone que non, je n’avais pas essayé l’infusion de sapin pour des “raisons thérapeutiques particulières”, mais uniquement parce que je suivais un livre de recettes et que je voulais voir le goût que ça avait - je l’ai sentie rouler des yeux à travers le combiné et elle avait bien raison !

Au final, plus de peur que de mal. La nausée et la sensation de chaleur se sont estompées une demi-heure après. Il est probable que tout était dans ma tête, mais ça m’a quand même découragée d’aller plus loin. Donc je ne saurai jamais quel goût a la glace ou le poisson au sapin… A moins de me rendre un jour dans un restaurant hériter du Noma.

Est-ce pour autant un échec ?

Pas complètement.

Déjà, en faisant mes recherches, j’ai appris quelques petites choses sur les sapins et les ifs, sur le foraging, et comment les arbres communiquent entre eux à travers les odeurs qu’ils dégagent.

Ma réaction irrationnelle a aussi trouvé un écho dans cet intéressant témoignage d’un passionné de foraging, intitulé “The day I ate a deadly plant”. L’auteur y nuance l’opposition classique “poison mortel/comestible” et amène à réfléchir sur notre relation à l’alimentation, où on peut être mort de frousse à l’idée de manger de la “nourriture sauvage” parce qu’on a perdu le lien avec et la connaissance de la nature, tout en se posant très peu de questions sur des aliments industriels du quotidien.

Et enfin, en plus de l’infusion d’aiguilles de sapin, j’ai quand même fait 2 recettes du livre qui m’ont toutes deux appris des petites choses.

Recettes testées


Pâté de foie de volaille au sloe gin (p 55)

La première recettes testée est un pâté de foie de volaille au sloe gin (p 55). Pas de trace de sapin : en effet, une bonne moitié minimum des recettes du livre se basent sur des produits venant d’autres arbres et bien plus faciles à trouver, tels que les baies de genévrier, les pignons de pin, le gin ou même les pousses de bambou - ces dernières étant cuisinées dans… Une crème glacée à la noix de coco et au bambou ! Moi qui ai plus l’habitude de les cuisiner comme ça par exemple, cette recette sucrée m’a pas un peu sidérée 😅

Enfin bref, revenons au pâté de foie de volaille. J’avais trouvé intrigante l’utilisation de baies de genévrier et de sloe gin, une liqueur britannique à base de prunelles macérées dans du gin. C’était la première fois que j’en buvais et la saveur était agréable, plutôt florale et donc intéressante pour un pâté. D’ailleurs, en faisant quelques recherches, je me suis rendue compte que ce pâté de foie au sloe gin devait être en fait une recette plutôt courante comme j’en ai trouvé plusieurs versions sur Internet, certaines vendues en supermarché, notamment avec du gibier.

Résultat des courses ? Le goût du pâté était intéressant. Au début, ça m’a un peu surprise, mais plus j’en mangeais, plus je trouvais ça pas mal, et la combinaison baies de genévrier / sloe gin apportait au pâté une singulière profondeur. La photo vous montre le résultat juste après mise en pot, et oui, c’est bien du beurre fondu ! Et beurre et pâté de foie, ça marchait finalement plutôt bien. Pour vous dire, même mon compagnon qui est allergique aux abats a aimé le goût.

Par contre, zéro pointé sur la texture qui était beaucoup, beaucoup trop liquide - en même temps, ce n’était pas surprenant vu la quantité de crème fraîche qu’il y avait pour la quantité de foie - 150 ml pour 400g ! C’était vraiment pour l’expérience de suivre à la lettre la recette du livre, sinon j’aurais largement diminué la crème fraîche et/ou rajouté de la viande de porc hachée - mais l’ajout de ce dernier aurait changé le protocole de cuisson de la recette et c’était pas le but.


Crème glacée au gingembre (p86)

La deuxième recette ? J’ai fait cette fameuse crème glacée au gingembre (p86), sauf que j’ai substitué les aiguilles de pin - qui doivent normalement imprégner le lait - par du whisky. Et ce n’est pas moins que l’autrice elle-même du livre qui m’a inspiré ce remplacement, comme j’ai retrouvé sur Munchies une ancienne version de cette même recette où elle ajoute quelques gouttes de whisky. A noter que la recette du livre n’utilise pas de gingembre frais, mais du gingembre confit.

Au début, j’étais assez sceptique sur le recours à la crème fraîche - encore ! comme elle donnait un goût assez âcre à la préparation. Mais après la prise au congélateur, c’était assez fameux, voire même addictif ! La texture et le goût étaient plutôt cools pour une première, en plus sans sorbetière. Et le whisky - dont j’ai largement mis plus que quelques gouttes, mais plutôt 3-4 cuillères à soupe, et les morceaux de gingembres confits vont très bien ensemble.

Bilan de ces deux recettes ? Des aspects positifs - ma toute première glace maison qui était une jolie réussite pour un premier essai, la découverte du sloe gin ainsi que des baies de genévrier que je n’avais jamais cuisinées. Mais des éléments plus embêtants comme la texture du pâté ou de l’imprécision dans les instructions. Par exemple, lister “5 morceaux de gingembre confit” sans grammage, ou indiquer une cuisson de la crème anglaise “lorsque des bulles commencent à apparaître sur les bords de la casserole” (?).

Ce ressenti positif mais avec quelques réserves est à l’image du reste du livre où j’ai trouvé de jolies idées, avec des aspects qui m’ont laissée plus sceptique.

Retour sur le livre en lui-même

Au rayon des éléments qui m’ont plu : le format hybride du livre, qui mêle recettes, récit personnel non dénué d’humour, message écologique, photographies élégantes et essais. Le livre comprend notamment une intéressante infographie sur l’impact environnemental du marché du sapin de Noël.

C’est également un ouvrage très agréable à feuilleter avec son petit format mignon et ses tons en dégradés de vert - même si je regrette le recours au gris clair sur fond vert pour certains titres, qui n’a pas du faire plaisir aux personnes ayant des problèmes de vue.

Enfin, les recettes, parfois surprenantes, tirent leurs inspirations de régions diverses : se côtoient une recette de jello shots au sapin de Noël, un effiloché d’agneau plus méditerranéen ou une pâte de fruits aux pommes et au sapin de Noël, inspiré du membrillo espagnol.

Mais le principal bémol reste le faible nombre de recettes qui m’a laissée sur ma faim : le résumé au dos du livre indique 40 recettes, mais nombre d’entre elles sont des recettes de breuvages, de pickles ou d’assaisonnements type vinaigre ou sirop. A peine une vingtaine de recettes concernent vraiment des plats ou des desserts, ce qui rend le rapport recettes/prix très léger par rapport aux 19.50€ du livre.

D’autres personnes pourraient également trouver le titre du livre déceptif, comme un grand nombre de recettes ne sont pas à base de conifères. Personnellement, je pense que ce n’est pas une mauvaise idée, comme ça permet d’avoir quelques recettes aux ingrédients plus accessibles et réalisables à n’importe quel moment de l’année. Mais un plus grand nombre de recettes à base de sapin aurait été le bienvenu, quitte à inviter d’autres chef(fe)s à proposer des plats.

Enfin, qui dit petit format mignon et mise en page épurée, dit en contrepartie instructions succinctes qui manquent de conseils et d’éléments de réassurance - surtout quand on s’aventure dans la fumaison ou la cendre.

extrait de Comment j'ai mangé mon sapin de Noël de Julia Georgallis



En conclusion


Si vous me lisez depuis le début, vous aurez remarqué que ce livre n’est pas exactement comme les autres ouvrages que j’ai chroniqués. Pas tant pour la thématique décalée, mais plutôt parce que c’est la première fois que je livre une chronique plus en demi-teintes.

Est-ce à dire que je déconseille ce livre ?

Pas du tout.

Si vous souhaitez faire un cadeau à un(e) fan de l’esprit de Noël, une personne férue de foraging ou à quelqu’un qui aime exposer des livres rigolos dans sa bibliothèque. Ou si vous n’avez pas à respecter les recettes à la lettre parce que vous n’écrivez pas une newsletter derrière et que vous avez donc toute liberté pour diminuer la quantité de crème fraîche, eh bien, vous pouvez tout à fait craquer pour Comment j’ai mangé mon sapin de Noël.

Mais au final… Ce livre de recettes rentre-il vraiment dans la catégorie des livres de cuisine dont on cuisine vraiment les recettes et qui sont la matière première de cette newsletter ? Je ne crois pas. Je pense qu’il se range plutôt dans cette catégorie toute particulière des livres de cuisine qu’on aime feuilleter en rêvant des saveurs et des techniques qu’ils décrivent, mais qu’on ne fait tout simplement jamais - ou alors une ou deux recettes pour la forme. Inutile, me diriez-vous ? Pas forcément, parce que c’est sans doute ça qui est beau avec les livres de cuisine : la multiplicité des usages qu’on peut en faire. Du Ginette Mathiot tout écorné passé de génération en génération au beau-livre de grand(e) chef(fe) qu’on ne pourra qu’admirer et exposer sur sa table basse, en passant donc par le joli livre au concept amusant qui nous fera rêver d’odeurs nostalgiques de sapin, il y a de multiples déclinaisons et autant d’usages qu’il y a d’envies et de profils de lecteurs. A nous de choisir lesquels !


Le mot de la fin ? Simplement vous souhaiter de très belles fêtes de fin d’année avec j’espère de délicieux plats et du bon glouglou. Prenez soin de vous, amusez-vous bien en cuisine et je vous retrouve avec joie et impatience l’année prochaine !

Des bises,

Marjorie


Hophophop, avant de partir ! Si vous êtes sur les réseaux, n'hésitez pas à me suivre sur Instagram pour moult photos de plats et un aperçu des coulisses ;-)

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Livres de cuisine

Marjorie Nguyen

La journée, je fais des pâtés. La nuit, j'écris.